Philippe-Jean CATINCHI (1958-2026)

La disparition du Philippe-Jean Catinchi le 10 juillet dernier a touché non seulement le monde littéraire mais aussi celui des Yourcenariens et de la SIEY. En effet, il était des nôtres depuis 1987, à sa façon, c’est-à-dire brillante, passionnée, fantasque. Il avait participé activement à de nombreuses manifestations organisées autour de l’œuvre de Marguerite Yourcenar.

Pour ma part, je l’avais connu en 1985 au cours du premier colloque à l’université de Tours consacré à Yourcenar. Nous avions vu arriver au milieu de spécialistes reconnus de Yourcenar qui se connaissaient déjà depuis novembre 1984, avec le premier colloque de Valencia, en Espagne, un jeune homme élégant, aux interventions pertinentes et érudites, inscrit en auditeur libre!

Il avait même dit qu’il avait des rapports téléphoniques avec Yourcenar, dans sa lointaine île des Monts-Déserts. Je l’avais remarqué, bien sûr, et lui avais demandé très vite qui il était et avec Rémy Poignault nous l’avions sollicité pour participer à nos rencontres futures. Quand j’appris qu’il était corse, bien entendu, l’amitié et la complicité se déclenchèrent immédiatement. Me reviennent en mémoire, dans le désordre des souvenirs, ses interventions remarquables dans les colloques de Rome, de Bologne, de Parme, de Tours, de Clermont-Ferrand entre autres. Je me souviens de ses débats enflammés avec le regretté Maurice Delcroix, qui était l’antithèse de Catinchi : aux intuitions fulgurantes mais parfois discutables de Catinchi s’opposait l’érudition précise de Delcroix qui se fondait toujours sur le texte, rien que le texte. Je me souviens aussi de soirées très longues à Bologne où Philippe-Jean récitait pendant des heures les paroles des chansons de Brassens, de Ferrat ou de Renaud. Il était intarissable, parfois un peu envahissant certes mais toujours intéressant et passionnant.

Son attachement à la Corse, à sa culture, à son identité nous rapprocha personnellement. Je me souviens qu’il avait fait irruption dans mon village d’Evisa avec un improbable T-shirt marqué au verso par le célèbre logo de la Vache qui Rit, qu’il arborait devant ses élèves quand il écrivait au tableau. C’était le côté espiègle, et presque enfantin du personnage. Il avait écrit un petit livre très personnel sur les Polyphonies corses (Actes-Sud, 1999). La dernière recension que j’ai lue de lui, parue le 17 juillet dans Le Monde des Livres, concernait justement un livre du sociologue corse, Jean-Louis Fabiani, recension qu’il avait intitulée « La Corse, Lucidement ». Il tentait de corriger la vision souvent fausse ou faussée de la Corse. Comme tous les Corses, il était très attaché à son village de Luri, dans le Cap Corse, où il avait sa maison.

Personnage très singulier qui mena en toute liberté essentiellement une carrière de critique littéraire, d’essayiste. En 2010 il avait été nommé professeur associé à l’université de Lyon 2, chargé des éditions des Presses Universitaires. Le métier d’éditeur était une de ses passions, parmi tant d’autres : l’Histoire, la BD, la littérature jeunesse. Catinchi n’était pas un universitaire classique, mais un historien, un critique littéraire, dont les recensions ou les nécrologies dans Le Monde étaient remarquables. Il avait commencé sa collaboration au Monde à partir de 1994. Parti trop tôt, à 68 ans, il laisse trois enfants et sept petits-enfants, ce que je découvre maintenant car nous ignorions tout de sa vie familiale. Né à Lyon en 1958, il disparaît donc très jeune. Bien que les hasards de la vie nous aient un peu séparés dans les dernières années, je garde le souvenir d’un homme très attachant. Yourcenar lui permit d’entrer dans le monde compliqué de la vie littéraire où il traça un chemin singulier.

Jean Pierre Castellani, vice-président de la SIEY